Plus de 500 000 bouteilles par an sont protégées par l’Appellation d’Origine Protégée « Vins de Grenade », et une part substantielle de cette production naît dans les vignobles de l’Alpujarra, où les ceps poussent à plus de 1 000 mètres d’altitude. Là, de petites caves familiales conservent des variétés autochtones comme la Vijiriego et la Doradilla, ainsi que des techniques ancestrales incluant le labour avec des mules et la vendange manuelle. Ces vins, frais et au caractère unique, trouvent leur meilleur accord dans le garde-manger de la région : fromages de chèvre serrana et jambons de porc ibérique. C’est la renaissance d’un patrimoine œnologique que l’on croyait oublié.
La DOP Vins de Grenade : chiffres d’une renaissance
La DOP est structurée en trois sous-zones : la Vega de Grenade, la Vallée de Lecrín et la Contraviesa-Alpujarra. Cette dernière est, sans aucun doute, la plus singulière par son orographie extrême. Les vignobles s’étendent sur des pentes abruptes, entre 800 et 1 300 mètres d’altitude, cherchant le soleil du sud tandis que les racines s’accrochent à des sols schisteux et argileux. Le Conseil Régulateur exige que la vendange soit manuelle dans toute la DOP, une exigence qui, dans l’Alpujarra, n’est pas une concession à la tradition, mais une nécessité imposée par les pentes.
La renaissance de cette appellation n’a pas été fortuite. À la fin du XXe siècle, la viticulture grenadine était en déclin, supplantée par des cultures plus rentables et par l’abandon rural. Mais un groupe de viticulteurs et de vignerons a misé sur la qualité et la différenciation. Ils ont parié sur la récupération des variétés autochtones et sur l’élaboration de vins avec personnalité, loin des modes globalisantes. Les données actuelles montrent que ce pari a porté ses fruits : la production croît d’année en année, et les exportations commencent à se frayer un chemin sur des marchés exigeants comme le Japon ou l’Allemagne.
La sous-zone Contraviesa-Alpujarra : vignobles sur le toit de l’Europe
Les vignes poussent sur des bancales, des terrasses construites en pierre sèche, héritage de siècles d’agriculture morisque. Chaque bancal est un microcosme : l’orientation, le sol, le vent et l’ombre des montagnes voisines influencent le caractère du raisin. Il n’y a pas deux parcelles identiques. Cette diversité, loin d’être un problème, est le plus grand trésor de la zone. Les viticulteurs connaissent leurs terroirs avec une précision artisanale, et savent que l’altitude n’est pas un obstacle, mais un allié.
L’altitude extrême a des conséquences directes sur le vin. L’acidité se conserve intacte, offrant fraîcheur et longévité. Les arômes se développent lentement, gagnant en complexité et en finesse. Les vins blancs de l’Alpujarra sont vifs, minéraux, avec des souvenirs d’herbes de garrigue et de fleurs sauvages. Les rouges, quant à eux, sont légers mais intenses, avec des tanins soyeux et une fruité contenue. Ce sont des vins d’altitude, au sens le plus littéral comme au sens métaphorique.
L’effort nécessaire pour cultiver la vigne dans ces conditions est considérable. Les pentes rendent la mécanisation impossible. Chaque cep est taillé, soigné et vendangé à la main. Les viticulteurs montent et descendent les pentes à pied ou avec des mules, comme cela se fait depuis des temps immémoriaux. Ce n’est pas une pose romantique : c’est la seule façon possible de travailler. Et cela confère aux vins une valeur ajoutée qui va au-delà du prix.
Variétés autochtones : Vijiriego et Doradilla, un héritage retrouvé
La Vijiriego produit de petites grappes, de raisins dorés avec un léger point d’oxydation qui lui confère un caractère spécial. En bouche, elle est onctueuse, avec des notes de fruit mûr, de miel et un fond minéral qui rappelle le schiste. Son acidité est modérée, mais suffisante pour lui donner de l’équilibre. C’est un raisin qui exprime le terroir avec honnêteté, sans artifice. Les caves qui le travaillent optent souvent pour des élevages en barrique usagée ou en jarres de terre cuite, cherchant à respecter son profil variétal.
Une autre variété présente dans la zone est la Doradilla, bien que son origine historique se situe davantage dans les provinces de Malaga et d’Almería. Dans l’Alpujarra, elle est cultivée dans une moindre mesure, mais son raisin blanc, également à peau dorée, apporte fraîcheur et vivacité. Elle est utilisée aussi bien en monocépage qu’en assemblages avec la Vijiriego ou avec des variétés étrangères autorisées par la DOP.
La récupération de ces variétés n’a pas été facile. Pendant des décennies, les politiques agricoles ont favorisé la plantation de variétés internationales, plus productives et plus connues. Mais le changement de paradigme vers la qualité et la typicité a permis à des viticulteurs comme ceux de García de Verdevique, à Cástaras, de miser sur l’autochtone. Aujourd’hui, la Vijiriego est l’une des marques de fabrique des vins de l’Alpujarra, et sa culture s’étend lentement.
La valeur de ces variétés n’est pas seulement œnologique. Elle est aussi culturelle et paysagère. Les maintenir vivantes, c’est préserver un patrimoine génétique qui fait partie de l’histoire de cette région. Chaque bouteille de vin élaboré avec de la Vijiriego est, en quelque sorte, un acte de résistance contre l’homogénéisation du goût.
García de Verdevique : exportation et tradition à Cástaras
Les mules sont essentielles dans les pentes où un tracteur ne pourrait même pas manœuvrer. Elles labourent la terre lentement, sans la compacter, respectant la structure du sol. La vendange est manuelle, dans de petites caisses pour éviter que les grappes ne s’abîment. À la cave, les raisins sont pressés délicatement et la fermentation est réalisée avec des levures indigènes, sans additifs ni corrections. Le résultat est des vins naturels, sincères, qui parlent du lieu où ils naissent.
García de Verdevique ne se limite pas au marché local. Ses vins ont traversé les frontières et sont vendus dans des pays européens comme l’Allemagne, la France ou le Royaume-Uni. Ils sont même arrivés au Japon, un marché où l’exigence de qualité est maximale. Qu’une cave de quelques hectares dans un village perdu de l’Alpujarra puisse concurrencer au Japon est la meilleure preuve que la voie empruntée est la bonne.
La philosophie de la cave est claire : faire des vins qui reflètent leur origine, sans prétention ni stridence. Ils ne cherchent ni les hautes notes ni les modes passagères. Ils cherchent à ce que celui qui boit leur vin sente qu’il boit l’Alpujarra. Et ils y parviennent.
Le succès de García de Verdevique a inspiré d’autres petits producteurs. La région commence à être connue comme une destination œnotouristique de qualité, où l’on peut visiter les caves, déguster les vins et comprendre le processus artisanal. Pas de grandes installations ni de dégustations avec des accords sophistiqués. Il y a de la simplicité, de l’hospitalité et un savoir transmis de père en fils.
Le labour avec des mules et la vendange manuelle : des pratiques qui perdurent
Dans la plupart des régions viticoles du monde, la mécanisation est la norme. Pas dans l’Alpujarra. Ici, les conditions du terrain imposent la tradition. Le labour avec des mules n’est pas une image pour le touriste, mais un outil de travail indispensable. Les mules, animaux résistants et sûrs, peuvent parcourir les sentiers étroits et les pentes prononcées où un tracteur se précipiterait.
La vendange manuelle est une autre pratique qui n’est pas optionnelle ici. Les grappes sont coupées une à une, déposées dans des paniers et descendues à dos d’homme jusqu’aux chemins. Parfois, le transport se fait avec des mules ou de petits véhicules tout-terrain. Ce processus, lent et coûteux, a un avantage : la sélection du raisin est rigoureuse. Seules les grappes à leur point optimal de maturation arrivent à la cave.
La réglementation de la DOP Vins de Grenade exige la vendange manuelle dans toute l’appellation, mais dans l’Alpujarra, c’est une coutume qui n’a jamais été complètement abandonnée. Même lorsque la viticulture était en déclin, les quelques agriculteurs qui maintenaient leurs vignes continuaient à vendanger à la main. Cette persistance a été essentielle pour la renaissance actuelle.
Outre la vendange, d’autres pratiques sont courantes : la taille en gobelet, la faible production par cep, la fertilisation organique. Pas d’herbicides ni de pesticides agressifs. L’altitude et le climat offrent une sanité naturelle aux vignes, réduisant le besoin de traitements. Le résultat est des raisins sains, qui n’ont pas besoin de corrections en cave.
Ces techniques ne sont pas une rareté folklorique. Elles sont la garantie que le vin exprime son origine avec fidélité. Dans un monde où la technologie permet de fabriquer des vins standardisés, l’Alpujarra offre quelque chose de différent : des vins qui ont le goût de l’effort, de la terre, de la montagne. Et cela, pour le palais exigeant, n’a pas de prix.
Le vin costa : le clairet des fermes alpujarreñas
Dans les fermes et hameaux de l’Alpujarra, en marge des caves enregistrées, perdure une tradition vinicole plus humble mais non moins importante : le « vin costa ». Il s’agit d’un clairet artisanal, élaboré pour la consommation personnelle ou pour le petit commerce local. Son nom rappelle son origine : sur les pentes qui regardent la mer, vers la côte de Grenade.
Le vin costa est élaboré en mélangeant des raisins rouges et blancs dans le même pressoir. La fermentation est spontanée, avec des levures ambiantes, et l’élevage se fait en fûts vieux ou en jarres de terre cuite. Pas de filtration ni de collage. Le résultat est un vin trouble, de couleur rosé orangé, avec des arômes rustiques de fruit rouge, d’herbes sauvages et un point d’oxydation qui lui donne du caractère.
Ce vin ne cherche pas la perfection technique. Il cherche à être bu. C’est le vin du repas en famille, de la digestion sur le porche, de la fête du village. Son degré d’alcool est modéré, son acidité vive, son passage en bouche direct et sans prétention. C’est un vin qui ne vieillira pas en bouteille, mais qui offre son maximum d’éclat dans l’année de la récolte.
L’élaboration du vin costa est une tradition qui se transmet oralement. Chaque famille a sa recette, son mélange de variétés, son moment de vendange. Il n’y a pas deux vins costa identiques, et cette diversité est leur plus grande richesse. Ces dernières années, certains vignerons professionnels ont commencé à s’intéresser à ce style, et ont lancé des éditions limitées qui rendent hommage à la tradition.
Boire un vin costa, c’est se rapprocher de l’Alpujarra la plus authentique, celle qui n’apparaît pas dans les guides touristiques. C’est boire l’histoire d’une terre dure et généreuse, où le vin a toujours été une consolation et une célébration. Sa survie est le signe que la culture viticole de la région ne s’est pas complètement perdue.
Accord avec la terre : fromages de chèvre et vins blancs
La gastronomie de l’Alpujarra est d’une logique implacable : les produits de la terre se marient avec les vins de la terre. Et l’un des accords les plus classiques est celui des vins blancs d’altitude avec les fromages de chèvre de la sierra. La combinaison n’est pas fortuite : tous deux sont le fruit du même paysage, des mêmes herbes et du même climat.
Les vins blancs de l’Alpujarra, élaborés avec de la Vijiriego ou avec des assemblages incluant de la Doradilla, se caractérisent par leur fraîcheur et leur acidité vibrante. Ce sont des vins qui appellent la nourriture, qui nettoient le palais et qui rehaussent les saveurs. Les fromages de chèvre, quant à eux, offrent une gamme qui va des frais et crémeux aux affinés et puissants.
Un fromage frais de chèvre, étalé sur un pain de campagne, s’illumine avec une gorgée de Vijiriego jeune. L’acidité du vin coupe la matière grasse lactée, et les arômes herbacés du vin se fondent avec ceux du fromage. Si le fromage est affiné, avec des notes de fruits secs et un léger piquant, un vin blanc avec un certain élevage sur lies peut être l’accompagnateur idéal, apportant du corps et de l’onctuosité.
Dans les fromageries artisanales de la région, comme celles de Bubión ou Pórtugos, on élabore des fromages avec du lait de chèvre serrana, une race autochtone adaptée aux montagnes. L’alimentation des chèvres, basée sur le pâturage de broussailles et d’herbes aromatiques, se transmet au fromage. Ces arômes de thym, de romarin et de lavande trouvent un écho dans les vins blancs de la zone, créant une harmonie parfaite.
Cet accord n’est pas une invention des chefs modernes. C’est la façon dont les Alpujarreños ont mangé et bu pendant des générations. Un morceau de pain, un fromage de chèvre et un verre de vin blanc. Voilà un repas complet, humble et sublime.
Accord avec la terre : jambons et rouges d’altitude
S’il est un produit qui définit l’Alpujarra gastronomique, c’est le jambon. Les jambons de l’Alpujarra, ainsi que les charcuteries de porc ibérique, sont célèbres dans toute l’Espagne. Produits dans les dehesas et les montagnes de la région, ils sont affinés avec l’air sec et froid de la sierra, acquérant une texture et une saveur inconfondibles.
L’accord naturel de ces jambons est avec les vins rouges de la zone. Les rouges de l’Alpujarra, élaborés avec des variétés comme la Grenache ou le Tempranillo (autorisées par la DOP), sont des vins de corps moyen, aux tanins souples et à la fruité généreuse. Ce ne sont pas des vins lourds ni sur-extraits. Ce sont des vins pour boire, pas pour cracher.
Un jambon de l’Alpujarra de bellota, avec sa graisse infiltrée et son goût intense, demande un rouge qui l’accompagne sans l’écraser. Un vin jeune, du millésime récent, avec des arômes de fruits rouges et une touche de minéralité, rehausse la douceur de la viande et le sel juste. Si le jambon est affiné, presque vieux, un rouge avec quelques années d’élevage en barrique peut apporter de la complexité, avec des notes d’épices et de cuir qui se mêlent à celles du porc.
Les charcuteries traditionnelles, comme le chorizo, la boudin noir ou la longaniza, trouvent également leur partenaire dans ces rouges. Le gras de la charcuterie est nettoyé par l’acidité du vin, et les saveurs fumées ou épicées sont équilibrées par le fruit. Dans les tavernes des villages de l’Alpujarra, il n’est pas rare de voir une planche de charcuterie et une cruche de vin rouge. C’est la gastronomie à l’état pur.
L’Alpujarra rurale, avec ses fermes et ses tueries du cochon, a su préserver une culture du porc qui est presque un rituel. Le jambon est affiné avec du sel et du temps, sans hâte. Le vin est élaboré avec des raisins d’altitude, sans artifice. Ensemble, ils forment un duo qui parle de la terre, du travail et du savoir-faire.
La valeur de l’altitude : acidité et fraîcheur dans les vins
L’altitude est le facteur différenciant des vins de l’Alpujarra. Ce n’est pas une donnée pour l’étiquette. C’est une réalité que l’on perçoit dans le verre. Les vignobles situés au-dessus de 1 000 mètres produisent des raisins avec une acidité naturelle plus élevée, grâce aux nuits froides qui freinent la dégradation des acides. Cette acidité se traduit en fraîcheur, en vins vifs qui invitent à boire.
De plus, le rayonnement solaire intense à ces altitudes favorise la synthèse des polyphénols et des composés aromatiques. Les raisins développent des peaux plus épaisses, riches en tanins et en couleur, mais la maturation lente évite que ces tanins soient agressifs. Le résultat est des vins avec de la structure, mais élégants, sans dureté.
Les vins blancs d’altitude ont une acidité qui les rend parfaits pour l’accord avec les poissons et les fruits de mer, même si l’Alpujarra est loin de la mer. Ils fonctionnent aussi bien avec des plats de légumes, des salades, des fromages frais. Leur polyvalence est remarquable.
Les vins rouges d’altitude, quant à eux, ont une fraîcheur qui les différencie des rouges de zones plus chaudes. Ce ne sont pas des vins lourds ni alcoolisés. Ils sont faciles à boire, avec un passage en bouche léger mais avec de la persistance. Ils supportent bien l’élevage en barrique sans perdre leur caractère fruité.
Cette fraîcheur est une valeur ajoutée sur un marché global où beaucoup de vins tendent à l’homogénéité. Les consommateurs recherchent de plus en plus des vins avec personnalité, qui expriment leur origine. Et l’Alpujarra offre cela : des vins avec une identité marquée par l’altitude.
L’avenir : petites caves, grande projection
Le paysage viticole de l’Alpujarra est encourageant, mais non exempt de défis. Les petites caves familiales ont besoin de soutien pour continuer. Le manque de relève générationnelle, la difficulté d’accès aux marchés et les coûts de production élevés sont des obstacles réels.
Cependant, la tendance est positive. L’intérêt pour les vins d’auteur, naturels et de terroir est croissant. L’Alpujarra est devenue une destination œnotouristique émergente, avec des routes du vin qui parcourent les caves et les paysages. Les jeunes viticulteurs commencent à voir un avenir dans le métier.
La DOP Vins de Grenade travaille pour promouvoir les sous-zones et donner de la visibilité aux producteurs. Les dégustations, les salons et les exportations vers des marchés exigeants montrent qu’il y a une demande. Le vin de l’Alpujarra n’est plus un secret bien gardé. Il commence à être connu et apprécié.
La clé pour l’avenir sera de maintenir l’authenticité. Ne pas tomber dans la tentation de la production massive ni de la standardisation. L’Alpujarra ne peut pas concurrencer en quantité, mais oui en qualité et en personnalité. Et cette personnalité réside dans les raisins autochtones, dans les techniques traditionnelles, dans l’altitude extrême. C’est ce qui doit être protégé et renforcé.
Le chemin qu’ont ouvert des caves comme García de Verdevique est un exemple à suivre. Leurs vins, élaborés avec des mules et une vendange manuelle, exportés au Japon, montrent que la tradition n’est pas incompatible avec le succès. Ils montrent que le vin de l’Alpujarra a sa place dans le monde.
À la prochaine — la Costa vous attend, d’Almuñécar à l’Axarquía.

